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L’art de désobéir

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L’art de désobéir en entreprise

Casser les codes pour se les approprier. L’Histoire regorge de ces anecdotes glorieuses d’hommes et de femmes qui, en disant non, ont su changer la destinée de leur vie. Comme Napoléon, lors d’une de ses premières batailles sur le pont de l’Arcole, qui déstabilise les autrichiens en désobéissant aux règles de la guerre.

Ou Kathrine Switzer en décidant un beau matin de 1967 de courir le marathon de Boston même si cela lui était interdit.

Le monde de l’entreprise n’est quant à lui pas en reste avec des épopées gravées dans tous les esprits comme celle de Steve Jobs qui sut donner de la valeur à ses produits en désobéissant aux codes du marché et donc en se différenciant.

Alors, où en est-on de notre rapport à l’autorité ? Et où se situe la limite de la désobéissance acceptée par notre société ?

 

 

L’expérience de Milgram

 

Un petit retour en arrière s’impose. En 1960, les services secrets israéliens arrêtent en Argentine Adolf Eichmann, criminel de guerre Nazi, et le conduisent dans le jeune état pour le juger.  Hannah Arendt assiste à l’intégralité de son procès pour le compte du journal The New Yorker. Elle y écoute l’ancien officier nazi répéter qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres et ne pouvait en aucun cas se sentir coupable ou responsable de ses actes.

À la suite de ça, elle publie le livre Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, dans lequel elle expose son point de vue et explique, sans excuser ses actes, que Eichmann faisait simplement son travail. Le régime nazi avait en effet réussi à rendre l’extermination d’une partie de la population banale en estompant à l’extrême la limite entre le bien et le mal. En somme, pour expliquer le pire, pas besoin de haine, la soumission suffit.

« L’être humain préfère torturer que désobéir »

À quelques milliers de kilomètres de là, Stanley Milgram, un jeune chercheur en psychologie sociale à l’université de Yale, s’interroge sur les conclusions de la philosophe allemande et décide de les démontrer de manière expérimentale. La soumission à l’autorité suffit-elle vraiment à transformer un homme ordinaire en bourreau ?

Pour répondre à cette question, il organise une expérience. Il publie une annonce où sont recherchés deux volontaires pour effectuer des tests sur la mémoire.

Travaillant en binôme, le professeur devra faire mémoriser à l’élève une liste de mots. A chaque fois qu’il se trompera, le professeur devra envoyer une décharge électrique à l’élève. Plus il se trompe, plus la décharge sera élevée, allant jusqu’à 450 volts, devenant potentiellement mortelle.

Bien évidemment, tout ceci n’est qu’une mise en scène. L’élève fait en réalité partie de l’équipe de Milgram et fera semblant de recevoir les décharges électriques. Alors que le professeur pense participer à une étude sur la mémoire, c’est en fait sa capacité à torturer aveuglement un individu – simplement parce qu’une figure d’autorité le lui a demandé – dont il est question.

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Les cris de l’élève étant préenregistrés selon le niveau de décharge, l’expérience pouvait facilement comparer les réactions des professeurs, placés dans une pièce isolée, pour déterminer à quel moment ils désiraient arrêter. Lorsqu’ils manifestaient l’envie d’interrompre l’expérience, l’équipe scientifique insistait une fois, avec toujours les mêmes phrases et toujours la même intonation. « Vous devez continuer » ou « l’expérience exige que vous continuiez » Si le professeur reprenait et que plus tard il redemandait à s’arrêter, l’expérience prenait fin définitivement.

Quand ils entendaient les cris d’agonie de l’élève déjà à 280 volts, combien à votre avis sont allés jusqu’à appuyer sur le bouton de 450 volts, et déclencher ainsi la supposée mort de l’élève ? Si les prédictions des psychologues de l’époque estimaient que seulement 0,64% irait jusqu’au dernier pallier, c’est en réalité 62% des personnes testées qui vont jusqu’au bout.

Pendant la vidéo, on note qu’à plusieurs reprises les professeurs-cobayes s’assurent que ce sont bien les organisateurs qui endossent la responsabilité des conséquences de l’expérience.

Alors, se décharger de toute responsabilité expliquerait-il que l’on peut obéir aveuglement à l’autorité ?

 

 

Et si l’on recrutait Antigone ?

 

S’il y en a une qui a défié l’autorité jusqu’à mettre sa vie en péril, c’est bien Antigone.

Son défunt de frère Polynice se voit refuser une sépulture par le roi Créon. Elle insiste jusqu’à se faire enterrée vivante pour donner au corps de son frère le respect qui lui est dû.

Si on est tenté de penser que seule sa conviction morale de sœur la pousse à cette solution extrême, il ne faut pas oublier non plus la force de la responsabilité. Sa responsabilité de citoyenne qui la pousse à s’engager pour changer les choses. Sa responsabilité de dire non à l’autorité en place quand les circonstances l’exigent.

L’acte de désobéissance quand il est réfléchi, se transforme en art de penser par soi-même.

Cet art subtil de réfléchir à quoi obéir et à quoi désobéir est ce qui permet, somme toute, de rester libre.

 

Et l’entreprise dans tout ça ?  Désobéir dans notre cadre de travail peut-il générer du profit ? Il va de soi qu’il faut délimiter ses actes de désobéissance. Une révolte devient stérile si l’on ne choisit pas ses combats. S’opposer absolument à tout, comme aux codes vestimentaires ou de comportement, peut être perçu comme une provocation. En revanche, s’interroger sur notre responsabilité en tant qu’employé ou employeur nous pousse à repenser le pourquoi de notre travail et les moyens qu’on y alloue.

Alors, une entreprise qui ne désobéit pas aurait-elle des chances de survivre ? C’est la question que se pose déjà Marx à l’époque en prédisant que si les entreprises se battent sur la même offre, elles seront automatiquement aspirées par la baisse tendancielle du taux de profit (leur seule variable de compétition sera le prix.)

 

À chacun alors d’arriver à concilier un rapport sain à l’autorité tout en exerçant sa capacité à remettre en question l’environnement qui l’entoure.

Pour cela, pas besoin de travailler en startup pour avoir l’impression que tout est possible. Il suffit de s’écouter et d’avoir confiance en sa capacité de changer positivement et durablement les choses.

Date: mercredi 30 mai 2018

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